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dimanche 18 août 2019

Dernier hommage


Les patients ont coutume de se confier, c'est bien le but d'une thérapie. On écoute, on note, on comprend, on rassure, on facilite la libération de la parole, la confiance s'installe, peu à peu, les confidences se font plus intimes, c'est parfois une souffrance, souvent un soulagement, c'est ça le boulot du psy, indicible, discret, bienfaisant... il est rare d'obtenir des aveux. De vrais aveux, pas l'expression d'une culpabilité, qui n'a aucun remords ? Pas l'expression d'une contrition, nous pouvons tous être désolé d'une attitude, d'une parole malheureuse, même anodine. Non, je parle d'un aveu, un vrai, celui d'un crime.
Mon patient, un jeune homme de vingt ans, blanc, issu de famille aisée, m'a avoué le meurtre d'une amie, qui après plusieurs séances s'avéra être une parfaite inconnue dont il connaissait toutes les habitudes, pour l'avoir maintes fois observée, épiée, n'hésitant pas à la suivre, à explorer ses poubelles... Ce jeune avait commis l'irréparable, l’innommable. Un meurtre. C'était mon premier criminel, et pourtant, mes patients n'étaient généralement pas sains d'esprit, et heureusement, à quoi servirais-je, autrement ?
Cela me laissait perplexe. Confiait-il un fantasme, une envie profonde, un désir déviant, mythomaniaque ? Non, plus je l'observais, plus j'étais convaincu de sa sincérité. Ce type avait réellement tué cette femme. Une jeune de son âge, célibataire, qu'il aurait sans doute pu séduire s'il avait eu l'âme moins tourmentée. Créer un lien, voilà le problème. Oui, créer un lien, c'est un désir profond, désespéré même, pour beaucoup de gens. Quand l'approche relationnelle est « anormale », viciée par la désespérance, l'orgueil, et l'imagination, elle peut aboutir à des actes ignobles, semblables au crime commis par mon patient. J'en étais troublé et séduit à la fois.
Devais-je le dénoncer aux autorités ? Cette question m'a bien effleurée. Je l'ai vite balayée. Je voulais tout savoir, la méthode, le lieu, la dissimulation du corps, bon sang ! Comment pouvait-on agir aussi spontanément et orchestrer sa fuite avec autant de machiavélisme tout en prétendant avoir agi sur un coup de folie tandis qu'elle faisait son footing ? Sans motif, pas même une pulsion sexuelle ! Probable qu'il préparait, même inconsciemment, son passage à l'acte, car au moment venu, ses gestes furent précis, justes, mesurés...
D'après lui, la victime reposait sous un amoncellement de branches, à quelque distance d'un chemin forestier. Les odeurs de putréfaction ne manqueraient pas d'alerter des promeneurs, elle serait bientôt découverte. La police scientifique analyserait alors les traces ; l'enquête ne serait pas longue.
J'ai lu et relu mes notes. J'avais tout. J'aurais pu écrire un récit précis et détaillé des agissements de ce criminel. Il était à ma merci.
Je me suis rendu en forêt. J'ai retrouvé cette jeune femme. Elle était bien là, éteinte, le cou bleui par la strangulation. Malgré son teint livide, ses vêtements déchirés, sa crasse, elle demeurait d'une beauté d'albâtre. Je savais qu'elle serait désirable. Je portais des gants, j'avais un préservatif, le caractère sexuel du crime, même post-mortem, ne pourrait être attribué à personne d'autre qu'au tueur. Pourquoi se priver ?
Et puis, ne dit-on pas qu'il faut honorer les morts ?


vendredi 28 avril 2017

Marche et crève

Oh non ! Vacherie !
Le sol avait pourtant l'air solide. Mon pied s'est enfoncé jusqu'à la cheville. Un véritable sable mouvant. Saloperie ! Je tire un coup sec, et un remugle nauséeux me saute au nez. C'est tellement dégueulasse que je me précipite à l'écart, dans la forêt, pour ne plus le respirer. Ma godasse est couverte d'une substance brune et jaune. C'est quoi ce truc ? Un mélange d'argile et de boue ? En tout cas, ça schlingue sévère !
Je m'aide de la végétation pour m'en débarrasser. Bon, ça ira. Plus qu'une heure avant le retour au bercail. J'ai hâte d'en finir.
Un peu d'humidité s'est infiltrée, mais ça va aller. Je reprends ma route.
Et puis non. Ça ne va pas. Je ne saurai dire ce qui se passe. Une sensation de brûlure au bout du pied gauche. Je regarde ma grolle, elle a l'air normale. Une ampoule sans doute. Manquait plus que ça !
Allez, je ralentis un peu, inutile de faire du zèle.
La sensation ne s'estompe pas. Elle s'aggrave, même.
Je suis obligé de m'arrêter. Je m'assois sur un tronc couvert de mousse, et j'observe la chaussure. Elle semble en bon état vue de dessus, mais de profil, le caoutchouc est attaqué, et le tissu s'est désagrégé. L'étanchéité est foutue !
Bordel ! Une paire à 200 boules !
Je prends peur. Je délasse, libère mon pied. C'est pire que ce que j'imaginais. La chaussette est fondue. Mes orteils sont à nu, et leur couleur orangée m'inquiète beaucoup. Les ongles ont noirci ; ils exhalent une odeur de pourriture infecte. Merde !
Je retire cette frippe déchiquetée. Trop vite. L'épiderme de la plante du pied vient avec. Je le sens se détacher. Une sensation de froid caractéristique de l'écorchement m'alerte trop tard. J'ai le dessous du panard à vif. Pour le moment ce n'est pas douloureux, mais dès que je vais y toucher...
Bon sang ! Mon pouce a gonflé. Une mousse orangée suinte sous l'ongle. Quand j'appuie sur l'extrémité gonflée à bloc, elle déborde à gros bouillon. C'est normal, ça ? J'ai pas l'impression. Et la corne se soulève d'une manière anormale après chaque pression. Elle n'adhère plus à la peau. Purée, tous mes orteils se dénudent ! Un haut le cœur me pétrifie ? J'ai les doigts englués dans ce pus malodorant. Faut que je nettoie cette merde !
Je débouchonne ma bouteille, difficilement. Mon cœur bat à se rompre, mes geste sont lourds et imprécis. Je renverse la moitié de mes réserves avant d'atteindre le pied. Un ongle se détache, celui du pouce. Je le vois tomber dans les fourrés, suivi bientôt par un autre. Je comprends trop tard que le remède est pire que le mal. L'eau agit comme un adjuvant. Elle favorise la corrosion au lieu de l'interrompre. Je vois sous mes yeux mon panard se désintégrer !
Le liquide coule sur la chair. L'orange se dilue, l'odeur s'estompe, mais je vois apparaître du rouge. Il n'y a plus de peau.
Les derniers vestiges d'épiderme ruissellent jusqu'au talon. Puis s'écoulent en une masse gélatineuse. La chair à vif se liquéfie à son tour, perd toute consistance, jusqu'à laisser apparaître l'os. Les lambeaux se détachent et pendent comme de vieux rideaux, avant de sombrer en une masse spongieuse. Les senteurs de pourriture reviennent, chargées de celle du sang. L'effet de l'acide ne s'arrête pas. Un os tombe. Puis un autre. Je ne tiens plus. Il me faut de l'aide.
J'enlève mon T-shirt. Il est un peu humide, mais je n'ai que ça. J'enroule mon pied dedans. La douleur me fait vaciller. Ma tête tourne, mais la terreur m'octroie des forces insoupçonnées. J'attache le tout comme je peux, et je repars. Une route passe à proximité.
En claudiquant, aidé de mon bâton, j'avance assez vite. J'y serai bientôt.
Oh non ! Mon pied blessé a heurté un rocher. Je trébuche. Un craquement se produit. Une douleur atroce me déchire la jambe. Je tombe. Quelle horreur ! Des pointes d'os ont crevé mon pantalon, juste au dessus de mon bandage de fortune. Je hurle, je rampe.
Enfin la route. Une voiture approche. Je suis allongé sur le bas-côté, le conducteur me verra forcément. Non. La première passe, pas de frein. Une deuxième également. Mes espoirs s'atténuent, mon attention se focalise alors sur la souffrance. Ma jambe est en feu. Quelque chose coule de la fracture, une sorte d'humeur fétide.
Je suis sur le point de m'endormir lorsque j'entends enfin un moteur au ralenti. Deux personnes s'approchent. Je n'ai pas la force de les supplier.
- Hum... dis voir, ce serait pas le touriste d'hier ?
- Ouais, celui qui s'était plaint d'être chahuté par mon rottweiler. Sois disant faut lui mettre une muselière.
- Il a l'air mal au point, et c'est pas à cause du clébard.
- T'as raison ! Je crois plutôt que le monsieur a mis les pieds là où faut pas les mettre.
- On a peut-être enterré des trucs pas clairs dans la forêt. Mais le maire est au courant. C'est en quelque sorte « officiel »...
- Oui, si on veut. Le problème, c'est que ça doit pas être rendu public, c't'affaire.
Qu'est-ce qu'ils disent ? J'ai du mal à comprendre. Ma cuisse semble attaquée à son tour.
- On va juste te traîner dans la mare, là-bas. C'est pas méchant, une petite baignade...