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vendredi 8 août 2014

Donna

Je connaissais cette fille.
Jolie, blonde, d'allure sportive, elle m'avait immédiatement paru familière.
Où aurais-je pu la connaître, alors que je ne fréquentais plus personne depuis plus de cinq ans ? Encore moins des jolies filles, ces dernières ayant peu tendance à fréquenter les bistrots et les chantiers de bâtiments publics...
Impossible de me souvenir.
Elle avait frappé à la porte sans ménagement, comme ça, au milieu de la nuit. Ma femme, habituellement d'un sommeil léger lorsque je me levais pour aller pisser, n'avait cette fois pas réagi, m'obligeant à me lever. Le temps d'enfiler un caleçon, et j'étais devant cette jeune fille, le cheveu hirsute, l’œil torve. Je voulais la questionner, éventuellement l'engueuler, mais je restais figé sur place, sans rien dire. Elle entra en me bousculant, s'installa dans le salon sans allumer la lumière et à en croire les bruits de vaisselle, se servit un verre de whisky. J'étais encore figé devant l'entrée lorsque sa voix haut perchée déchira le silence :
« Alors ? Ta petite vie se passe bien ? Tu es fier de ton couple et de tes enfants ? »
Ce n'étaient pas des questions. Le ton était sans équivoque, il s'agissait de reproches.
Mes lèvres tremblaient. Je voulais répondre. Non, pas répondre car je n'étais fier de rien, ni de mon couple, ni de mes enfants, ni de moi, et je n'avais pas l'intention de l'avouer. Je voulais m'insurger, me plaindre... de quel droit osait-elle porter un jugement sur ma vie ? Mais je restais muet.
Un bruit de chaise que l'on déplace me fit sursauter. J'entendis une sorte de sifflement métallique, et un coup sourd, semblable à au son d'une fléchette pourfendant la cible. Je me précipitai dans le salon, encore plongé dans la nuit, et allumai la lumière.
Son regard bleu apparut, fixé sur moi. Sa main droite tenait un long couteau, dont la pointe était légèrement enfoncée dans le bois de la table... Elle était assise nonchalamment, un petit rictus étendu sur le visage. Elle sirotait son whisky de sa main libre, d'un air dégoûté.
« En tout cas, tu manges à ta faim... »
La phrase suintait le mépris à chaque mot. Je pris conscience d'être en caleçon, bedonnant, épaules tombantes, nombril à l'air, offrant un aspect peu avenant de ma personne. Le sarcasme était mérité. J'étais moche. Je mangeais trop, et depuis trop longtemps... Mais la nourriture n'était qu'un détail. Tout était moche autour de moi. Ce salon miteux puait l'huile rance, la crasse. Malgré le peu d'ameublement, il y régnait un désordre digne d'un lendemain de tempête. Le papier peint était décollé à plusieurs endroits. Les rideaux autrefois blancs accusaient une teinte grisâtre. Cette bicoque était hideuse, moisie, malodorante, à l'image de mon existence... et cette jeune fille me le crachait à la figure, impitoyable.
Chaque mot qu'elle avait prononcé depuis son arrivée était plus effilé que le poignard qu'elle tenait en main.
« Tu perds ton temps... et tu me FAIS PERDRE LE MIEN... »
Elle avait parlé fort, sans prêter attention à ma famille encore endormie. Elle avait parlé méchamment, d'un ton agressif, mélange d'injonction et de sentence. J'étais bouleversé, oppressé sans pouvoir m'expliquer pourquoi. Toujours muet, je m'approchais piteusement d'elle. Son regard sévère tranchait dangereusement avec sa beauté juvénile. Tout sourire avait disparu de son visage. Dans ses yeux luisait une violence brute, une animalité malveillante. Elle me jaugeait, me scrutait. Me jugeait. Et pourtant j'avançais, les muscles tendus, le souffle court, comme un insecte attiré par une flamme prête à le dévorer. Je ne parvenais pas à lutter.
J'acceptais.
Elle desserra les doigts de son couteau, et ma main remplaça la sienne.
Je saisis le manche. Le serrai. Décrochai la pointe de la table, fit luire la lame sous mes yeux, et enfin, je la reconnus.
Donna.
Après toutes ces années, vingt-cinq, trente ans, elle n'avait pas changé. C'était pourtant bien elle. Je n'avais aucun doute.
Je l'avais connue à la fin de mes études, au club d'athlétisme. Même si nous n'avions pas la même spécialité, nous courions souvent ensemble. Une amitié s'était nouée entre nous. Une amitié, seulement. Je crois...
Belle foutaise !
Une marée noire se répandit dans mes veines. Mon esprit se mit à chanceler.
Pouvait-on rester seulement ami avec Donna ? Cette fille était superbe, toujours souriante et positive. Comment aurais-je pu rester ami avec elle ? Tous les garçons du club devaient la convoiter...
Seulement...
Donna ne courait pas avec tous les garçons du club. Elle courait à mes côtés, deux à trois fois par semaine.
Donna ne déjeunait pas avec tous les garçons du club. Elle déjeunait avec moi, pratiquement tous les midis.
Donna ne sortait pas le soir avec tous les garçons du club, mais parfois elle me retrouvait, au café, avec d'autres amis.
Comment devais-je interpréter cette proximité ? Cette... relation ?
J'avais l'estomac noué, je suais.
Que de regrets...
Je n'avais pas assumé mes sentiments. Je m'étais focalisé sur d'autres préoccupations, mes études d'architecture, mes jeux vidéos, mes compétitions sportives. Je m'étais efforcé de ne voir en elle qu'une partenaire de course. J'avais trop peur d'être repoussé. Si elle m'avait reconduit, j'aurais eu tellement mal...
La belle affaire !
Avais-je été orgueilleux, lâche ou juste indolent ? Je me rendais compte, à cet instant, dans ce salon putride, que cette inertie, ce manque d'audace, avait été un point de départ. Tout le reste en avait découlé, comme un domino entraînant les autres dans sa chute.
Voilà ce qu'était ma vie.
Donna était debout, face à moi. Des larmes coulaient sur ses joues.
Je vidai d'un trait le verre de whisky que je tenais de la main gauche. Posais le verre en un claquement sec. Essuyai mes joues.
Donna me tourna le dos, et s'engagea vers la sortie. J'étais anéanti. Je voulais lui hurler de rester, mais aucun son ne franchissait mes lèvres. Je voulais la retenir, rembobiner le film, effacer mes erreurs, mes actes manqués. Mais je la laissai partir, comme autrefois.
Je ne sais même plus comment je l'avais perdue de vue, emportée par les flux imprévisibles de la vie...
J'avais besoin d'un autre verre. La bouteille était presque vide, je la terminai directement au goulot. Le couteau me paraissait lourd. Ma main tremblait.
Je savais ce que je devais faire. C'était une évidence. Donna n'était pas revenue pour rien, cette nuit-là. Ce couteau n'était pas apparu dans ma main par hasard.
Et l'autre n'avait pas surgi dans le salon, à cet instant, par hasard, bouffie et vociférante !
Elle était monstrueuse. Le teint rougi de colère, elle gueulait en postillonnant, et agitait ses bras comme deux tentacules visqueux. Je n'entendais rien. Le sang bouillonnait dans mes tempes. Les battements de mon cœur résonnaient dans mon crâne dans un écho assourdissant. Une tension meurtrière comprimait chacun de mes muscles. Mes phalanges se crispaient autour de mes armes. Comment avais-je pu épouser cette chose ?
J'écrasai la bouteille sur son crâne, la fit chanceler en arrière, contre le mur. Je me jetai alors sur elle, la saisit à la gorge d'une main, et la poignardai de l'autre. La lame s'enfonça dans le bas-ventre, remonta dans l'abdomen, déchira le diaphragme, et ripa contre le sternum. Les entrailles chaudes s'écoulèrent contre mes cuisses dénudées. Sans lâcher sa gorge, je libérai le couteau de cette graisse livide, et frappait l'odieux faciès, reflet de mon existence gâchée. La lame pénétra les joues, les yeux, le crâne, fracassant les os, déchirant les cartilages, broyant les chairs. Des éclats giclèrent sur moi, renforçant ma soif de sang.
La douleur dans mon bras me poussa à relâcher mon étreinte. Le corps s'affaissa au sol, comme une vieille couverture imbibée de sang. Le couteau tomba au sol.
Apaisé, ruisselant, l'esprit encore embrumé par l'alcool, je déambulais dans le salon, à la recherche d'une bouteille. Mais il n'y avait plus rien à boire.
Je tombai sur une chaise, amorphe, reprit mon souffle. Mon regard tomba alors sur un calepin, celui sur lequel feu ma femme notait les courses. Je pris un crayon et rédigeai un mot, à l'attention de Donna. Pour lui expliquer. Pour tout avouer.
J'avais espoir, si d'aventure, ma déclaration parvenait jusqu'à elle, qu'elle comprendrait...