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samedi 20 juin 2015

Au scalpel...

— Cessez de vous gratter et allumez la lumière, que diable !
Le frottement de tissu et de peau se poursuivit encore un moment, puis se conclut sur un gloussement guttural.
— Pardonnez-moi, mon ami, dit le schizophrène en rallumant le néon, je me masturbais. Il eut été, je le pense, très inconvenant de m'exhiber à découvert.
Cette précaution toucha sincèrement Humphrey, mais la tâche poisseuse engluant le ciment à quelques centimètres de ses pieds, l'emplit d'un dégoût outragé.
— Vous auriez pu m'avouer votre homosexualité sans user de violence, fit-il remarquer à son bourreau.
— Que dites-vous ? Homosexuel, moi ? Allons...
— Comprenez-moi, ce geste est assez ambigu...
— C'est une question d'interprétation. Je suis ému par la situation, voilà tout. Je vous ai trompé, abusé, et attaché sur cette chaise. Vous êtes à ma merci, je vous domine, et cela m'excite...
— Je vois. Toutefois, puisque vous semblez à présent satisfait, avez-vous encore besoin de me tenir ainsi captif ?
Le jeune homme émit un rire élégant. Sa grande silhouette filiforme tremblota légèrement sous l'action du diaphragme. Son visage souriant à la coiffure gominée se tourna vers Humphrey :
— Je ne suis en rien satisfait. Juste apaisé...
— C'est une jolie nuance.
Le déséquilibré fit quelques pas, l'air pensif. Sous la lueur diffuse du néon, il paraissait aérien, majestueux. Son costume sur mesure épousait à merveille chaque relief de son corps. À une posture rigide s'opposait une démarche souple et assurée. Humphrey le voyait comme un athlète de haut niveau se conformant à un port altier en tout point aristocratique.
Depuis combien de temps était-il captif en ce lieu poussiéreux et malfamé ? Pas plus de deux jours, mais le siège manquait de confort et son fessier s'engourdissait. Ses articulations accusaient son âge. Son vieux corps asséché manquait d'air, d'eau et de soleil...
— Qu'allez-vous faire de moi ?
— N'est-ce pas évident ? Rétorqua le psychopathe en s'immobilisant, le sourcil levé.
Sans s'expliquer, il se dirigea dans un coin sombre de la cave, derrière un rayon de bouteilles de vin, puis revint en traînant une table roulante. Sur la plaque métallique scintillaient divers instruments chirurgicaux.
— Est-ce plus clair ?
Humphrey fut pris d'une vive excitation à la vue de ces outils si familiers. Une érection douloureuse déforma son pantalon. Quelle émotion étonnante, presque oubliée ! Combien de fois les avait-il utilisés ? Des milliers d'images issues du passé prirent d'assaut sa mémoire tourmentée. Les plaisirs d'autrefois se conjuguèrent avec effroi à la détresse du présent.
— Cette mise en scène n'est pas un hasard, n'est-ce pas ? Vous savez bien des choses à mon sujet...
— Je le sais, confia soudain le dingue en approchant son beau visage du sien, car je sais qui tu es...
Humphrey ferma les yeux. Les souvenirs s'accumulaient, s'enchevêtraient en un horrible maelstrom dans son esprit. Le métal sifflait, crissait, les lames tranchaient, hachaient, le sang giclait, s'écoulait. Les hurlements, la douleur infligée, ces délices des temps anciens, se fondaient en un horizon obscur et effrayant.
— Tu me connais Humphrey, reprit le tueur, tu me connais, car tu sais qui tu es... Humphrey Loos... ce redoutable prédateur...
Humphrey accepta ce qualificatif avec orgueil... prédateur...
Le scalpel apparut devant son nez et se planta dans son œil droit... Le hurlement du vieillard emplit la cave en résonnant, le sol trembla, les murs se fissurèrent, le plafond se fendit en deux, le néon vacilla. La souffrance tel un séisme vibrait de sa poitrine oppressée, et rien en ce lieu de perdition ne le sauverait de son châtiment. La mort s'était déjà présentée... Et ce jeune furieux... imitait ses prestations passées. À la perfection...

— Je te connais, affirma le tortionnaire, car je sais qui je suis...