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samedi 12 avril 2014

Médocs

Quand les gamines se sont jetées par la fenêtre du cinquième étage de leur immeuble, je mangeais un sandwich assis sur un banc. Un vrai sandwich, pas un de ces trucs triangulaires conçus avec du pain de mie dégueulasse. Un vrai, avec de la baguette croustillante, et des ingrédients de premier choix, même si les tomates sont encore un peu juste, mois de mars oblige... Les trois fillettes ont sauté en même temps du balcon, sans hésiter. Elles se sont fracassées les unes sur les autres. Je crois bien avoir entendu un crâne se briser. C'était comme quand on jette une boule de pétanque dans un bac de graviers. Amusant.
Des cris ont suivi. Des gens sont apparus sur les autres balcons. On a crié, les plus audacieux se sont déplacés pour voir de plus près toute cette jeunesse écrabouillée. Les secours ont enfin dispersé cette foule hurlante et impuissante pour prodiguer des soins, manifestement inutiles. Je sais bien que les faits divers regorgent de miraculés, tombés de bien plus haut, n'ayant qu'une ou deux fractures à déplorer. Mais la réalité est souvent plus brutale, et les parents de cette fratrie s'en souviendront longtemps, car les trois fillettes sont mortes. Pas forcément sur le coup. J'ai cru comprendre que l'une d'elles respirait encore quand on l'a transportée dans l'ambulance. Elle a mis quelques heures à libérer son dernier souffle. Pauvre petite.
Je fais semblant de m'apitoyer, je pense que vous l'avez compris.
En réalité, je suis très fier d'être responsable de ce triple suicide. Non pas que j'aie la moindre acrimonie envers ces gamines, ou envers les gamines en général. Ce n'est pas une question de personnes. Je frappe au hasard, au gré de mon inspiration. C'est aussi une stratégie pour éviter que les autorités ne me tombent dessus trop rapidement. Il serait en effet stupide de s'en prendre à des proches, des voisins, d'anciens collègues ou une quelconque connaissance, car les enquêtes se dirigent toujours vers le plus évident. Les policiers détestent les inconnus qui frappent au hasard. Il faut toujours un motif, c'est la base de leurs investigations. Sans information extérieure, à moins de commettre une erreur, je dispose de plusieurs semaines d'impunité. Peut-être même que je pourrais m'en sortir. En effet, le laboratoire pharmaceutique pour qui je travaillais, et à qui j'ai insidieusement subtilisé une palette complète de comprimés « HBETP » (ne me demandez pas ce que ça signifie) n'a certainement aucune envie d'avouer cet embarrassant égarement, et s'arrangeront peut-être pour étouffer cette affaire, me protégeant indirectement. À moins qu'ils se mettent en relation avec les autorités et travaillent en collaboration avec pour gage d'éviter tout scandale dans la presse. C'est une éventualité, et à vrai dire, si les dirigeants de ce laboratoire n'ont pas avalé l'un de leurs comprimés, c'est l'option la plus raisonnable à prendre. Laisser une telle matière dans la nature serait hautement irresponsable. Imaginez ce qu'un individu mal intentionné pourrait en faire... Il pourrait en glisser dans des pizzas, que des gamines âgées entre huit et quinze ans pourraient ingurgiter. L'effet serait dévastateur pour leurs esprits juvéniles. En moins d'une heure, un profond découragement pourrait s'abattre sur leur âme, leur ôtant toute perspective d'avenir, tout espoir de bonheur. Et ce serait le drame. D'un commun accord, elles pourraient prendre la décision de mettre fin à leurs existences à peine entamées.
Pour être franc, je ne savais pas que les clientes de ces pizzas seraient des jeunes filles. J'attendais dans le square voisin à l'immeuble, en dégustant un bon sandwich, un événement qui peut-être n'aurait pas eu lieu. Ce fut une surprise, et une bonne. C'est toujours un plaisir de se laisser surprendre, surtout que cette fois, ce fut spectaculaire. Un joli saut de l'ange à trois têtes ! Je crois bien que ce jour-là, j'ai mangé le meilleur sandwich de ma vie.
Le problème, c'est que je me souvenais avoir empoisonné cinq pizzas, et non trois. Gênant. Les deux autres pizzas ont peut-être été livrées à des voisins, leur suicide étant plus discret. En tout cas, la presse locale n'en a pas parlé. Mais j'imagine que dans une grande ville, les disparitions, suicides, meurtres, règlements de compte, ne font pas tous l'objet d'un article. Et peut-être que ces pizzas ont été retrouvées intactes, avec le comprimé à peine fondu à l'intérieur.
Je suis réaliste, je sais bien que la cause de ces suicides spontanés et inexpliqués ne pourra rester secret très longtemps. Je trouve même assez ludique de suivre les avancées de l'enquête. Si vraiment le focus de la justice se fixe vers moi un jour, il me suffira de croquer à mon tour l'un de ces bonbons, et je ferais le nécessaire pour partir en beauté !
Pour le moment, je suis tranquille, alors j'en profite.
Mes motivations, car il y en a, sont assez difficiles à expliquer, ce qui les rendra d'autant plus difficiles à décrypter par les psys de la police judiciaire – j'en suis persuadé. Il y a un peu de tout : dégoût de la vie, vengeance, frustration. À vrai dire, on s'en fiche. Cela passionnerait certainement les foules de savoir « pourquoi » j'ai agi ainsi, mais la vérité, c'est que cela n'a aucune importance. J'ironise beaucoup à ce sujet. Et si c'était pour lutter contre la surpopulation mondiale, est-ce que ma peine serait plus clémente ? C'est vrai, les problèmes écologiques font souvent la une des journaux, et on oublie souvent que la première cause de pollution, c'est l'abondance d'humains. Moins d'humains, c'est moins de pollution ; je fais du bien à la planète, moi, monsieur le juge ! Qui peut en dire autant ? J'imagine le juge : « Bon, d'accord monsieur Langelot, vous prendrez six mois avec sursis. Mais arrêtez de jouer avec les médocs, c'est pas moral... »
Ce serait marrant.
En dérobant cette cargaison, plusieurs semaines après avoir été licencié, je ne savais pas au juste sur quoi je mettais les mains. Le labo travaillait sur différents principes actifs, et il serait sans doute très noble de prétendre que son objectif était de traiter un cancer, ou encore le Sida. La vérité est plus triviale. Il s'agissait de recherches pour lutter contre la calvitie. Nettement plus lucratif. Fermez les yeux, et imaginez le nombre d'hommes qui pourraient retrouver une seconde jeunesse avec un simple comprimé ; ce dernier se vendrait comme des pastilles au menthol, ce serait un coup commercial sans précédent. Manque de bol, les effets secondaires se sont révélés désastreux, et cette palette devait être détruite. Je l'ai récupérée avant sa destruction, en usant de certaines failles dans la sécurité. Je préfère ne pas donner de détails, cela pourrait orienter les dirigeants du labo pour améliorer leur système ! Or je ne souhaite pas les aider, c'est bien normal, après tout, ils m'ont viré...
Le plus drôle dans cette affaire, car j'aime l'ironie, c'est que ce principe actif est très efficace. Le sujet n'a pas le temps de perdre ses cheveux, il se suicide avant ! Je suis sûr que ces jeunes filles n'ont pas perdu un seul tif durant leur chute !
Mais trêve de plaisanteries. J'ai encore quelques milliers de comprimés à écouler. La police commence à avoir des indices, et pour ma part, vu l'état de mes finances, j'aurais du mal à m'éclipser si cela s'avérait nécessaire. Je dois agir vite, et à plus grande échelle.
Pour commencer, je vais au resto. J'en connais un qui fait buffet à volonté.

Mais j'y vais juste pour boire un verre, vous m'avez compris...

dimanche 30 décembre 2012

La Vamp et le Dandy


Nous nous sommes rencontrés à la Saint-Sylvestre, à la faveur d'un réveillon organisé par un particulier. Le rythme de vie de cette époque favorisait ce type d'initiatives. Je ne manquais pourtant pas de relations, au contraire, ma profession m'offrait une vie sociale riche qui, paradoxalement, m'éloignait d'amitiés ou d'amours durables. Elle aussi, du moins c'est ce qu'elle affirmait. Nous avions tous deux besoin de rencontrer de nouvelles têtes, de changer d'air. Fêter la nouvelle année en compagnie d'inconnus s'apparentait à une aventure que nous espérions pleine de rebondissements. Un peu comme dans l'ancien temps, où des nobles se rencontraient cachés sous des loups afin de ne pas dévoiler leur rang et se compromettre.
Que dire de cette soirée qui ne soit banal ? Nos regards se sont croisés. Nous nous sommes approchés. Nous nous sommes parlés. Nous avons bu. Dansé. Ri. Nous nous sommes plu.
La nuit était déjà bien avancée lorsqu'elle m'a avoué l'impossible. J'étais si ivre et si heureux que je n'ai pas compris ce qu'elle me disait. Je l'ai embrassée. Après un bref instant où j'ai cru qu'elle me repoussait, elle a répondu à mon empressement. Le reste de la nuit reste flou dans mon esprit. Déjà, les effets de la drogue qu'elle avait plongée dans mon dernier verre se faisaient sentir.
Elle m'a dit au revoir d'un nouveau baiser, et j'ai perdu connaissance.
À mon réveil, il faisait encore nuit. Je n'étais plus dans l'appartement où s'était déroulé la soirée. J'étais dans la rue, sur un trottoir. Je ne reconnaissais pas cette rue. Une sorte de poussière ou de fumée opacifiait l'air, comme si un incendie s'était déclaré à proximité. Mais sans odeur. J'étais seul, apparemment, avec la sensation désagréable d'être épié. Une sensation persistante, alors même que j'explorais cette ville inconnue. Aucune place, aucun bâtiment, aucun commerce ne me paraissait familier. Ce lieu étrange, spectral, semblait figé, inerte, et j'avais l'impression d'en incommoder la sérénité par mon agitation. J'abordais cependant l'inconnu avec philosophie. N'est-ce pas ce que je recherchais la veille ? De l'imprévu...
Mes yeux se sont posés sur une porte entrouverte. Je m'y suis glissé, pénétrant dans un hall obscur. Un homme s'y trouvait. Mon salut est resté silencieux. Je parlais, mais aucun son ne jaillissait de ma bouche. Étrangement, cela ne m'effrayait pas. L'inertie manifeste de ce lieu expliquait sûrement cette impossibilité pour le son, de voyager dans l'air.
L'homme ne bougeait pas. Me voyait-il ? Son regard restait fixé sur le vide. Je me suis rapproché pour observer ses traits de plus près. Il s'agissait certainement d'un malade, tellement son visage était émacié. Sa peau adhérait à son squelette comme celle d'une momie. Il restait immobile, semblable à un pantin empaillé. Je l'ai abandonné à ses muettes contemplation et ai franchi les marches de l'escalier. J'ai essayé toutes les portes de chaque couloir jusqu'à en trouver une d'ouverte. J'ai pris place dans l'appartement qui s'offrait à moi. Un lieu désert, peu meublé, mais disposant de toutes les commodités. Mis à part l'eau courante et l'électricité.
Cette ville, je l'avais compris, était figée, immobile. L'électricité et l'eau courante étant, dans leur principe, des mouvements, ils ne pouvaient exister en ce lieu. Je me surprenais à étudier cette particularité sans frayeur, sans anticipation d'un avenir morbide me concernant. Je savais que je ne craignais rien. Ma présence ici devait s'expliquer.
Je m'allongeai sur le lit, me couvrant d'une couette, plus par habitude que par sensation de froid. Depuis mon réveil, je n'avais jamais ressenti de froid, de chaud, de faim, de soif, ni même de fatigue.
Je revivais en pensée ma rencontre avec cette femme élancée, dont le charme avait capté mon attention dès le premier regard. Elle m'avait envoûté et drogué pour m'amener dans cette ville inerte. Pour quelle raison ? Je repensais à chaque mot prononcé depuis notre rencontre.
Soudain, je me suis remémoré ces paroles :
« Je travaille en enfer. J'exerce une activité très appréciée. J'apporte de nouvelles âmes damnées à mon maitre, et tu vas en faire partie »
Je me souvenais avoir ri après cet aveu. Elle l'avait formulé avec une telle simplicité, une telle candeur, que mon esprit alcoolisé en avait occulté toute forme de menace.
Ainsi donc, j'étais une âme damnée. Comme l'homme du rez-de-chaussée ? Non, certainement pas. Je pouvais bouger, contrairement à lui. J'étais la seule forme de vie mobile en ce monde d'inertie.
J'ai compris alors qu'en restant allongé ainsi, j'allais me fondre dans la routine de cet univers. Ne plus bouger signifiait pour moi rester immobile à jamais. Je me suis arraché du lit, et ai redescendu les marches de l'escalier quatre à quatre. J'ai couru dans la ville, le plus loin possible, davantage pour en tester les limites que pour m'en échapper.
Comme je m'y attendais, il n'y avait aucune limite. Je courais sans fin, filant tout droit tel un bolide, sans fatigue ni douleur musculaire. Ce qui était normal, puisque j'étais une âme errante, à présent. Il n'était plus question que je reste immobile. Je n'étais certainement pas seul à pouvoir me mouvoir en ce monde. J'étais prêt à courir durant des semaines, des mois, des années, jusqu'à donner raison à cette hypothèse.
Mais je n'eus pas à attendre si longtemps. Ou peut-être que si, car ici, la notion de temps n'existait plus.
J'ai vu oiseau voler au-dessus de ma tête. Je l'ai observé. Nos regards se sont croisés, et dès lors, je n'avais plus aucun doute. C'était elle. Elle fondait sur moi, rapace magnifique, grand comme deux hommes, au plumage plus noir que la nuit. Elle déchirait l'air, l'obligeant à se mouvoir pour lui laisser place, formant ce que l'on pourrait nommer du « vent »...
Elle s'est posée devant moi. M'a observé attentivement. À quoi ressemblais-je ? J'avais certainement moins de classe et de prestance qu'elle. Quelle que soit mon apparence, elle m'a reconnu.
Nous avons marché côte à côte, couple improbable, jusqu'à une porte. De son bec crochu, elle en a actionné la poignée, et un passage lumineux s'est offert à nous.
Nous sommes entrés.
Nous nous sommes retrouvés dans une soirée. Elle la vamp, moi le dandy. Nous étions entourés d'humains, tenant en main des coupes de champagne, des tasses de café ou des petits fours. Une soirée dansante. Je portais une chevalière à l'index, dont l'ornement renfermait, je le savais sans même l'avoir actionné, une poudre dont je connaissais fort bien les effets, pour les avoir expérimenté... quand ? La veille ? L'année précédente ? Comment l'affirmer ? Et surtout, quelle importance ?
J'avais une fonction. J'appartenais à cette élite des âmes damnées habilitées à servir la cause du maître. Ma compagne avait déjà disparu, en quête d'une nouvelle proie. Pour ma part, je suis allé me servir un verre. J'étais curieux de savoir quel goût aurait le breuvage maintenant que je n'étais plus de ce monde. Mon regard croisa alors celui d'un jeune homme. Son sourire en disait long.
Le maître avait bien choisi. J'étais une bonne recrue, j'allais faire du bon travail...