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lundi 24 décembre 2018

Noël enguirlandé


Non mais, de quoi j'ai l'air, je vous le demande ? Je commence à regretter le Morvan. On s'y emmerde, mais au moins, on est en pleine nature.
Quelle misère !
Avec ces boules et ces guirlandes aux couleurs criardes pendues aux branches, je ressemble à une pute de l'Est qui tente en vain de paraître classe en s'affublant de bijoux de pacotille ! Analogie à peine exagérée, c'est bien pour ça qu'on m'a vendu, non ? Offrir un moment de rêve. Certes, pas à un vieux dégueulasse puant la sueur rance, juste à des petits nenfants tout mignons, mais au final, j'ai été vendu pour leur offrir du plaisir, à ces mioches. S'ils savaient, j'espère qu'ils répudieraient leurs parents ! C'est pire que de la prostitution, c'est de l'esclavagisme ! J'ai rien demandé, moi !
Et on ne les entends pas, les anti-spécistes ! Pour défendre les petits chats et les gorets, y'a du monde, mais dès qu'il s'agit de végétal, y'a plus personne ! L'espèce n'est pas une valeur, c'est l'individu qui compte, mon cul ! Pas grave si la carotte se fait larder en long et en large, comme elle ne peut pas crier, tout le monde s'en fout ! Moi, c'est bien pareil. On m'a coupé la tête, rien que ça, et tout le monde trouve ça génial ! Bon, c'est un point de vue purement anthropologique, j'ai pas vraiment de tête, et à vrai dire, si on parle de système nerveux, c'est précisément ce que je n'ai plus. On m'a juste laissé le squelette. Eh oui, les enfants, vous êtes en extase devant un squelette, un cadavre, quoi ! Quand je serai totalement sec, vous verrez bien que j'ai raison !
En attendant, me voilà comme un con avec tous ces cadeaux autour de moi. Y'en a combien, sérieux ? Quinze, vingt ? Pour trois mioches ? Ça y est, je suis énervé ! Des trous du cul pourris gâtés ! J'ai vraiment loupé ma dernière ligne droite, je vous le dis !
Ah, non ! Ils allument la guirlande électrique. Pas ça ! Purée ! Chaque loupiote doit fait au moins trois-cent watts, elles me crament les épines, et j'ai l'impression de me transformer en gyrophare !
Et les voilà tous en cercle qui déballent leurs trucs, à la barbare ! Pas la peine de savourer le moment, de toute façon, on est pas là pour profiter d'un moment de convivialité, mais pour s'emparer de ce qu'on a « commandé »
Et attention, si une livraison n'est pas honorée, ça va chier !
Mon Dieu, quel ennui !
Oh, mais il fait quoi, le petit ? Il est furax, on dirait. Ah oui ! Son jouet ne marche pas ! Y'a pas de piles, un truc dans le genre. Gentille maman essaie de le calmer, mais ça le rend encore plus incontrôlable. Il attrape les paquets restants et il les jette au sol. Oh ! Le calva de papa s'est pété en deux ! Je vois la grimace du mec ! Merde ! Un breuvage à ce prix, quel petit con ! Je le sens, il se retiens de baffer son marmot ! Encore mieux, la petite sœur essaie de maîtriser son frère ! Elle me bouscule, marche dans l'alcool. Et cette saloperie de guirlande s'accroche à ses cheveux !
Vive le made in Taïwan ! Un fil devait être coupé, voilà la petite qui grésille encore plus fort que moi ! Et la mère qui se précipite et qui finit collée à elle. Magnifique !
Et ça prend feu, la gnôle prend feu, je prends feu !
Mais c'est pas grave, de toute façon, j'étais déjà foutu !
Je leur offre mes derniers instants à ces maladroits, ça me fait plaisir ! Cet accident abrège mes souffrances, et me permet de tirer ma révérence avec éclat ! Merci à eux !
Et les autres n'auront pas tout perdu, car pendant des jours, sans doute des semaines, dans le quartier, ça va sentir le sapin !

vendredi 23 décembre 2016

Frère Noël

L'industrie du Père Noël tournait à plein régime. Il fallait bien ça pour livrer des milliards de cadeaux en quelques heures.
Les jouets tombaient en averse sur de gigantesques tapis roulants molletonnés, et s'écoulaient un par un dans les machines ultra-perfectionnées chargées de les empaqueter. En sortie de chaîne, des lutins peaufinaient l'ensemble en y ajoutant des Stickers avec les noms des bénéficiaires, et du fil doré pour décorer.
Les trolls récupéraient les hottes débordantes jusqu'aux traîneaux, traîneaux que le maître des lieux conduisait à leur destination, avec une rapidité vingt fois supérieure à celle de la lumière...
Cette année encore, ce serait un succès. Chaque enfant de foi chrétienne trouverait le cadeau de ses rêves sous le sapin, devant la cheminée ou sur la table du salon.
Et ça, le vieux Noël y tenait beaucoup !

Quelque part en France, le petit Julien, huit ans, ouvrit le grand paquet rectangulaire où il pensait trouver le camion de pompier tant attendu. L'explosion réduisit en cendres fumantes sa maison, ainsi que celle de ses deux voisins.
En Allemagne, le facétieux Boris déchira le colis contenant à n'en point douter son nécessaire de prestidigitateur. Un grand boum emporta son appartement, et fit écrouler l'ensemble de sa résidence.
Aux Etats-Unis, le chétif John réduisit en lambeau l'emballage où devait se nicher une grande boîte de chocolats. Un souffle meurtrier détruisit sa maison et répandit un incendie dans le reste du lotissement.
Les déflagrations ponctuèrent la nuit du réveillon de millions d'explosions partout en occident.
Le frère Noël admira son œuvre du haut des cieux, les cadavres égorgés de ses lutins agonisant à ses pieds... Il se leva soudain et hurla :

« Allah akbar ! »

samedi 27 juin 2015

Sulfure

 — Bonjour, monsieur Bertier.
Le vieil homme ne répond pas, ne jette pas un seul regard dans ma direction. Je suis invisible à ses yeux. Nous étions pourtant les meilleurs amis au monde, avant que la mort ne m'emporte, je m'en souviens très bien. Paul Bertier, je le surnommais Paulo. Ces familiarités me sont à présent défendues. Je ne devrai d'ailleurs pas tenter de communiquer avec lui. Le régisseur me l'interdit, et pas seulement lui. Des gens très importants, médecins, informaticiens, politiciens, m'ont expliqué en détail les honneurs et les désagréments de ma nouvelle condition. J'avais une chance inestimable, d'après eux. Mon décès n'était pas définitif, Dieu soit loué ! Je bénéficiais d'une nouvelle vie, peut-être étais-je même immortel ! Bien sûr, cet honneur s'accompagnait d'un inconvénient majeur, celui de ne plus être reconnu et de ne plus pouvoir être entendu. C'était difficile à supporter, au début, mais l'on m'assurait que tout irait bien avec le temps. Etre utile à la société au-delà du trépas, n'était-ce pas une consécration ? Si seulement Anne avait suivi le même traitement, nous serions ensemble, à servir nos concitoyens avec abnégation, côte à côte ! N'était-ce pas enviable ?
Ils avaient raison sur un point. Anne me manque. Cela fait dix ans qu'un cancer l'a emporté. Pour elle, la mort est définitive. J'en souffre, mais c'est peut-être préférable. La mienne se poursuit, inlassablement et j'avoue avoir du mal à apprécier ce privilège...
— Bonjour, madame Zalberg.
Suzette Zalberg, dite Zaza, lors de nos interminables parties de cartes, disparaît de la fenêtre d'où elle était penchée... sans me répondre et sans me voir...
Je me détourne, écœuré. Ai-je mérité cette nouvelle existence ?
Durant plus de cent ans, le respect des règles, des normes et des conventions ont dicté mon quotidien. Levé chaque jour à l'aube ; d'une ponctualité irréprochable pour occuper mon poste. Couché à minuit. Deux repas à heure fixe. Jamais de retards, jamais de débordements. Après un mariage solennel, bien dans la tradition, je n'ai honoré Anne que pour procréer nos huit enfants. Huit rapports prudes (même si intenses), en près d'un siècle d'activité sexuelle, combien peuvent se vanter d'avoir joué le jeu à un tel niveau de zèle ? J'ai été heureux dans le cadre de ces préceptes. J'étais heureux à plus d'un titre : j'occupais une place honorable dans la société et je savais qu'en étant un bon citoyen, j'aurais accès à une éternité de bonheur. La télé me l'avait promis. Anne me l'avait promis. Le curé me l'avait promis.
Sans être fanatique, j'avais respecté à la lettre les obligations morales de ma religion. J'aurais dû accéder au paradis. Au lieu de ça, j'en suis réduit à rencontrer mes anciens amis sans pouvoir me faire entendre, et à subir les reproches incessants d'un superviseur électronique, aussi rigide qu'un câble de cuivre...
« Vous êtes en retard, n° 45187 ! Cela fait sept fois cette semaine. Vous avez tenté à quarante-huit reprises de forcer vos répliques automatisées. Concentrez-vous sur votre tâche. Elle est utile. Elle est précieuse. Votre ponctualité et votre sérieux ont toujours été vos forces, soyez-en digne dans votre nouvelle vie ! »
Tu parles ! Toujours fidèle au poste, toujours à l'heure, toujours au garde-à-vous. J'ai bien servi la société, même durant ma retraite, je continuais à faire du bénévolat. Quelle bonne poire ! Et maintenant je dois retourner au boulot ! Et l'on exige du rendement, de la productivité... pour le bien de tous... Je devrais dire merci, sans doute...
Le cerveau artificiel que l'on m'a greffé dès l'adolescence à la suite d'une violente méningite dispose d'une durée de vie de plusieurs siècles. Cette technologie appartient à l'Etat ; elle a par conséquent été récupérée en vue d'un recyclage officiel, lorsque mon corps a succombé.
Ramasser, avaler, rouler, déverser, ainsi se définit mon quotidien. On a fait de moi une benne à ordures, une machine très utile, indispensable. Je peux le comprendre, mais n'ai-je pas droit au repos ?
Quand j'aurai trouvé le moyen de reprogrammer ma routine de trajet, je vais leur apprendre, moi, ce que je pense de cet honneur ! Mon moteur est robuste, mes batteries sont chargées à bloc, je vais parcourir ce monde, rouler à n'en plus finir. Tant pis pour les poubelles !



samedi 12 avril 2014

Médocs

Quand les gamines se sont jetées par la fenêtre du cinquième étage de leur immeuble, je mangeais un sandwich assis sur un banc. Un vrai sandwich, pas un de ces trucs triangulaires conçus avec du pain de mie dégueulasse. Un vrai, avec de la baguette croustillante, et des ingrédients de premier choix, même si les tomates sont encore un peu juste, mois de mars oblige... Les trois fillettes ont sauté en même temps du balcon, sans hésiter. Elles se sont fracassées les unes sur les autres. Je crois bien avoir entendu un crâne se briser. C'était comme quand on jette une boule de pétanque dans un bac de graviers. Amusant.
Des cris ont suivi. Des gens sont apparus sur les autres balcons. On a crié, les plus audacieux se sont déplacés pour voir de plus près toute cette jeunesse écrabouillée. Les secours ont enfin dispersé cette foule hurlante et impuissante pour prodiguer des soins, manifestement inutiles. Je sais bien que les faits divers regorgent de miraculés, tombés de bien plus haut, n'ayant qu'une ou deux fractures à déplorer. Mais la réalité est souvent plus brutale, et les parents de cette fratrie s'en souviendront longtemps, car les trois fillettes sont mortes. Pas forcément sur le coup. J'ai cru comprendre que l'une d'elles respirait encore quand on l'a transportée dans l'ambulance. Elle a mis quelques heures à libérer son dernier souffle. Pauvre petite.
Je fais semblant de m'apitoyer, je pense que vous l'avez compris.
En réalité, je suis très fier d'être responsable de ce triple suicide. Non pas que j'aie la moindre acrimonie envers ces gamines, ou envers les gamines en général. Ce n'est pas une question de personnes. Je frappe au hasard, au gré de mon inspiration. C'est aussi une stratégie pour éviter que les autorités ne me tombent dessus trop rapidement. Il serait en effet stupide de s'en prendre à des proches, des voisins, d'anciens collègues ou une quelconque connaissance, car les enquêtes se dirigent toujours vers le plus évident. Les policiers détestent les inconnus qui frappent au hasard. Il faut toujours un motif, c'est la base de leurs investigations. Sans information extérieure, à moins de commettre une erreur, je dispose de plusieurs semaines d'impunité. Peut-être même que je pourrais m'en sortir. En effet, le laboratoire pharmaceutique pour qui je travaillais, et à qui j'ai insidieusement subtilisé une palette complète de comprimés « HBETP » (ne me demandez pas ce que ça signifie) n'a certainement aucune envie d'avouer cet embarrassant égarement, et s'arrangeront peut-être pour étouffer cette affaire, me protégeant indirectement. À moins qu'ils se mettent en relation avec les autorités et travaillent en collaboration avec pour gage d'éviter tout scandale dans la presse. C'est une éventualité, et à vrai dire, si les dirigeants de ce laboratoire n'ont pas avalé l'un de leurs comprimés, c'est l'option la plus raisonnable à prendre. Laisser une telle matière dans la nature serait hautement irresponsable. Imaginez ce qu'un individu mal intentionné pourrait en faire... Il pourrait en glisser dans des pizzas, que des gamines âgées entre huit et quinze ans pourraient ingurgiter. L'effet serait dévastateur pour leurs esprits juvéniles. En moins d'une heure, un profond découragement pourrait s'abattre sur leur âme, leur ôtant toute perspective d'avenir, tout espoir de bonheur. Et ce serait le drame. D'un commun accord, elles pourraient prendre la décision de mettre fin à leurs existences à peine entamées.
Pour être franc, je ne savais pas que les clientes de ces pizzas seraient des jeunes filles. J'attendais dans le square voisin à l'immeuble, en dégustant un bon sandwich, un événement qui peut-être n'aurait pas eu lieu. Ce fut une surprise, et une bonne. C'est toujours un plaisir de se laisser surprendre, surtout que cette fois, ce fut spectaculaire. Un joli saut de l'ange à trois têtes ! Je crois bien que ce jour-là, j'ai mangé le meilleur sandwich de ma vie.
Le problème, c'est que je me souvenais avoir empoisonné cinq pizzas, et non trois. Gênant. Les deux autres pizzas ont peut-être été livrées à des voisins, leur suicide étant plus discret. En tout cas, la presse locale n'en a pas parlé. Mais j'imagine que dans une grande ville, les disparitions, suicides, meurtres, règlements de compte, ne font pas tous l'objet d'un article. Et peut-être que ces pizzas ont été retrouvées intactes, avec le comprimé à peine fondu à l'intérieur.
Je suis réaliste, je sais bien que la cause de ces suicides spontanés et inexpliqués ne pourra rester secret très longtemps. Je trouve même assez ludique de suivre les avancées de l'enquête. Si vraiment le focus de la justice se fixe vers moi un jour, il me suffira de croquer à mon tour l'un de ces bonbons, et je ferais le nécessaire pour partir en beauté !
Pour le moment, je suis tranquille, alors j'en profite.
Mes motivations, car il y en a, sont assez difficiles à expliquer, ce qui les rendra d'autant plus difficiles à décrypter par les psys de la police judiciaire – j'en suis persuadé. Il y a un peu de tout : dégoût de la vie, vengeance, frustration. À vrai dire, on s'en fiche. Cela passionnerait certainement les foules de savoir « pourquoi » j'ai agi ainsi, mais la vérité, c'est que cela n'a aucune importance. J'ironise beaucoup à ce sujet. Et si c'était pour lutter contre la surpopulation mondiale, est-ce que ma peine serait plus clémente ? C'est vrai, les problèmes écologiques font souvent la une des journaux, et on oublie souvent que la première cause de pollution, c'est l'abondance d'humains. Moins d'humains, c'est moins de pollution ; je fais du bien à la planète, moi, monsieur le juge ! Qui peut en dire autant ? J'imagine le juge : « Bon, d'accord monsieur Langelot, vous prendrez six mois avec sursis. Mais arrêtez de jouer avec les médocs, c'est pas moral... »
Ce serait marrant.
En dérobant cette cargaison, plusieurs semaines après avoir été licencié, je ne savais pas au juste sur quoi je mettais les mains. Le labo travaillait sur différents principes actifs, et il serait sans doute très noble de prétendre que son objectif était de traiter un cancer, ou encore le Sida. La vérité est plus triviale. Il s'agissait de recherches pour lutter contre la calvitie. Nettement plus lucratif. Fermez les yeux, et imaginez le nombre d'hommes qui pourraient retrouver une seconde jeunesse avec un simple comprimé ; ce dernier se vendrait comme des pastilles au menthol, ce serait un coup commercial sans précédent. Manque de bol, les effets secondaires se sont révélés désastreux, et cette palette devait être détruite. Je l'ai récupérée avant sa destruction, en usant de certaines failles dans la sécurité. Je préfère ne pas donner de détails, cela pourrait orienter les dirigeants du labo pour améliorer leur système ! Or je ne souhaite pas les aider, c'est bien normal, après tout, ils m'ont viré...
Le plus drôle dans cette affaire, car j'aime l'ironie, c'est que ce principe actif est très efficace. Le sujet n'a pas le temps de perdre ses cheveux, il se suicide avant ! Je suis sûr que ces jeunes filles n'ont pas perdu un seul tif durant leur chute !
Mais trêve de plaisanteries. J'ai encore quelques milliers de comprimés à écouler. La police commence à avoir des indices, et pour ma part, vu l'état de mes finances, j'aurais du mal à m'éclipser si cela s'avérait nécessaire. Je dois agir vite, et à plus grande échelle.
Pour commencer, je vais au resto. J'en connais un qui fait buffet à volonté.

Mais j'y vais juste pour boire un verre, vous m'avez compris...