samedi 12 décembre 2015

L'escalier


J'ai longuement étudié pour en arriver là. Je mérite ma place, mon rang. Je suis envié et détesté pour cela.
Chaque marche menant au sommet fut une épreuve. Pas de bienveillance, aucune pitié. Nous étions des milliers dans la course. Nous voulions tous atteindre la consécration. Nos diplômes abreuvaient notre motivation, les idées fourmillaient dans nos esprits. Toutes les firmes du monde ouvraient les cuisses devant nos neurones avides. Notre intelligence et notre audace dessinaient les voies conduisant vers un horizon de richesses et de voluptés.
Seulement, nous étions trop nombreux pour atteindre le sommet ; seuls les meilleurs pouvaient y prétendre.
La vraie compétence n'est pas tant de savoir-faire, mais de mettre en valeur son savoir-faire. Trouver des niches, des soutiens. Je le compris très vite, car plus j'apportai de propositions, plus les portes se refermaient sur moi, les évaluateurs les jugeant saugrenues, stupides, inopérantes, alors qu'il me suffisait de lier connaissance avec les élites pour trouver grâce à leurs yeux. D'alliances en copinages, de compromissions en trahisons, je parvins enfin à m'imposer. J'eus un grand succès.
En quelques années, je franchis les niveaux en rencontrant si peu d'embûches...
Je devins très vide incontournable. Les médias me sollicitaient de toutes parts, les journaux, les radios, les émissions de télé. Mon conseiller en communication m'orienta vers les créneaux les plus porteurs ce qui me permit de me sacraliser en tête d'affiche au même titre qu'un sportif ou qu'un acteur « bankable »... Je m'amusais vraiment.
De soirées « show-biz » en orgies mondaines, je poursuivais ma route vers les cieux, passant de pallier en pallier, porté par le vent du succès. Un simple mot d'esprit suffisait à écarter les détracteurs. Une vanne de lycéen, rien de plus. Les ducs et les duchesses les estimaient désopilantes...
Cette folie populaire me porta à la plus haute marche de l'escalier, dans le plus haut appartement de la plus haute tour de la capitale. Là où je pus en toute décontraction observer les foules, pressées autour de mon immeuble, avides d'espoirs, perclues de haine, tremblantes d'implorations. Je les observais avec fascination. Ainsi, ces êtres insignifiants désiraient ardemment un salut, un salut venant de ma volonté. Je trouvais cela charmant. Emouvant.
Par cette large baie vitrée surplombant la ville, je toise cette assemblée de pauvres, de chômeurs, d'ouvriers, de cadres bas de gamme, d'indépendants en crise, et je réfléchis à la meilleure façon de me rapprocher de leur détresse, de leurs espoirs...
Alors je me tourne vers le mini-bar. J'y trouve de nombreuses bouteilles aptes à me confondre avec le peuple de ce beau pays. Je bois verre sur verre. Je bois jusqu'à l'ivresse.
Et je pense à vous, mes chers électeurs.
Je vous aime.


samedi 27 juin 2015

Sulfure

 — Bonjour, monsieur Bertier.
Le vieil homme ne répond pas, ne jette pas un seul regard dans ma direction. Je suis invisible à ses yeux. Nous étions pourtant les meilleurs amis au monde, avant que la mort ne m'emporte, je m'en souviens très bien. Paul Bertier, je le surnommais Paulo. Ces familiarités me sont à présent défendues. Je ne devrai d'ailleurs pas tenter de communiquer avec lui. Le régisseur me l'interdit, et pas seulement lui. Des gens très importants, médecins, informaticiens, politiciens, m'ont expliqué en détail les honneurs et les désagréments de ma nouvelle condition. J'avais une chance inestimable, d'après eux. Mon décès n'était pas définitif, Dieu soit loué ! Je bénéficiais d'une nouvelle vie, peut-être étais-je même immortel ! Bien sûr, cet honneur s'accompagnait d'un inconvénient majeur, celui de ne plus être reconnu et de ne plus pouvoir être entendu. C'était difficile à supporter, au début, mais l'on m'assurait que tout irait bien avec le temps. Etre utile à la société au-delà du trépas, n'était-ce pas une consécration ? Si seulement Anne avait suivi le même traitement, nous serions ensemble, à servir nos concitoyens avec abnégation, côte à côte ! N'était-ce pas enviable ?
Ils avaient raison sur un point. Anne me manque. Cela fait dix ans qu'un cancer l'a emporté. Pour elle, la mort est définitive. J'en souffre, mais c'est peut-être préférable. La mienne se poursuit, inlassablement et j'avoue avoir du mal à apprécier ce privilège...
— Bonjour, madame Zalberg.
Suzette Zalberg, dite Zaza, lors de nos interminables parties de cartes, disparaît de la fenêtre d'où elle était penchée... sans me répondre et sans me voir...
Je me détourne, écœuré. Ai-je mérité cette nouvelle existence ?
Durant plus de cent ans, le respect des règles, des normes et des conventions ont dicté mon quotidien. Levé chaque jour à l'aube ; d'une ponctualité irréprochable pour occuper mon poste. Couché à minuit. Deux repas à heure fixe. Jamais de retards, jamais de débordements. Après un mariage solennel, bien dans la tradition, je n'ai honoré Anne que pour procréer nos huit enfants. Huit rapports prudes (même si intenses), en près d'un siècle d'activité sexuelle, combien peuvent se vanter d'avoir joué le jeu à un tel niveau de zèle ? J'ai été heureux dans le cadre de ces préceptes. J'étais heureux à plus d'un titre : j'occupais une place honorable dans la société et je savais qu'en étant un bon citoyen, j'aurais accès à une éternité de bonheur. La télé me l'avait promis. Anne me l'avait promis. Le curé me l'avait promis.
Sans être fanatique, j'avais respecté à la lettre les obligations morales de ma religion. J'aurais dû accéder au paradis. Au lieu de ça, j'en suis réduit à rencontrer mes anciens amis sans pouvoir me faire entendre, et à subir les reproches incessants d'un superviseur électronique, aussi rigide qu'un câble de cuivre...
« Vous êtes en retard, n° 45187 ! Cela fait sept fois cette semaine. Vous avez tenté à quarante-huit reprises de forcer vos répliques automatisées. Concentrez-vous sur votre tâche. Elle est utile. Elle est précieuse. Votre ponctualité et votre sérieux ont toujours été vos forces, soyez-en digne dans votre nouvelle vie ! »
Tu parles ! Toujours fidèle au poste, toujours à l'heure, toujours au garde-à-vous. J'ai bien servi la société, même durant ma retraite, je continuais à faire du bénévolat. Quelle bonne poire ! Et maintenant je dois retourner au boulot ! Et l'on exige du rendement, de la productivité... pour le bien de tous... Je devrais dire merci, sans doute...
Le cerveau artificiel que l'on m'a greffé dès l'adolescence à la suite d'une violente méningite dispose d'une durée de vie de plusieurs siècles. Cette technologie appartient à l'Etat ; elle a par conséquent été récupérée en vue d'un recyclage officiel, lorsque mon corps a succombé.
Ramasser, avaler, rouler, déverser, ainsi se définit mon quotidien. On a fait de moi une benne à ordures, une machine très utile, indispensable. Je peux le comprendre, mais n'ai-je pas droit au repos ?
Quand j'aurai trouvé le moyen de reprogrammer ma routine de trajet, je vais leur apprendre, moi, ce que je pense de cet honneur ! Mon moteur est robuste, mes batteries sont chargées à bloc, je vais parcourir ce monde, rouler à n'en plus finir. Tant pis pour les poubelles !



samedi 20 juin 2015

Au scalpel...

— Cessez de vous gratter et allumez la lumière, que diable !
Le frottement de tissu et de peau se poursuivit encore un moment, puis se conclut sur un gloussement guttural.
— Pardonnez-moi, mon ami, dit le schizophrène en rallumant le néon, je me masturbais. Il eut été, je le pense, très inconvenant de m'exhiber à découvert.
Cette précaution toucha sincèrement Humphrey, mais la tâche poisseuse engluant le ciment à quelques centimètres de ses pieds, l'emplit d'un dégoût outragé.
— Vous auriez pu m'avouer votre homosexualité sans user de violence, fit-il remarquer à son bourreau.
— Que dites-vous ? Homosexuel, moi ? Allons...
— Comprenez-moi, ce geste est assez ambigu...
— C'est une question d'interprétation. Je suis ému par la situation, voilà tout. Je vous ai trompé, abusé, et attaché sur cette chaise. Vous êtes à ma merci, je vous domine, et cela m'excite...
— Je vois. Toutefois, puisque vous semblez à présent satisfait, avez-vous encore besoin de me tenir ainsi captif ?
Le jeune homme émit un rire élégant. Sa grande silhouette filiforme tremblota légèrement sous l'action du diaphragme. Son visage souriant à la coiffure gominée se tourna vers Humphrey :
— Je ne suis en rien satisfait. Juste apaisé...
— C'est une jolie nuance.
Le déséquilibré fit quelques pas, l'air pensif. Sous la lueur diffuse du néon, il paraissait aérien, majestueux. Son costume sur mesure épousait à merveille chaque relief de son corps. À une posture rigide s'opposait une démarche souple et assurée. Humphrey le voyait comme un athlète de haut niveau se conformant à un port altier en tout point aristocratique.
Depuis combien de temps était-il captif en ce lieu poussiéreux et malfamé ? Pas plus de deux jours, mais le siège manquait de confort et son fessier s'engourdissait. Ses articulations accusaient son âge. Son vieux corps asséché manquait d'air, d'eau et de soleil...
— Qu'allez-vous faire de moi ?
— N'est-ce pas évident ? Rétorqua le psychopathe en s'immobilisant, le sourcil levé.
Sans s'expliquer, il se dirigea dans un coin sombre de la cave, derrière un rayon de bouteilles de vin, puis revint en traînant une table roulante. Sur la plaque métallique scintillaient divers instruments chirurgicaux.
— Est-ce plus clair ?
Humphrey fut pris d'une vive excitation à la vue de ces outils si familiers. Une érection douloureuse déforma son pantalon. Quelle émotion étonnante, presque oubliée ! Combien de fois les avait-il utilisés ? Des milliers d'images issues du passé prirent d'assaut sa mémoire tourmentée. Les plaisirs d'autrefois se conjuguèrent avec effroi à la détresse du présent.
— Cette mise en scène n'est pas un hasard, n'est-ce pas ? Vous savez bien des choses à mon sujet...
— Je le sais, confia soudain le dingue en approchant son beau visage du sien, car je sais qui tu es...
Humphrey ferma les yeux. Les souvenirs s'accumulaient, s'enchevêtraient en un horrible maelstrom dans son esprit. Le métal sifflait, crissait, les lames tranchaient, hachaient, le sang giclait, s'écoulait. Les hurlements, la douleur infligée, ces délices des temps anciens, se fondaient en un horizon obscur et effrayant.
— Tu me connais Humphrey, reprit le tueur, tu me connais, car tu sais qui tu es... Humphrey Loos... ce redoutable prédateur...
Humphrey accepta ce qualificatif avec orgueil... prédateur...
Le scalpel apparut devant son nez et se planta dans son œil droit... Le hurlement du vieillard emplit la cave en résonnant, le sol trembla, les murs se fissurèrent, le plafond se fendit en deux, le néon vacilla. La souffrance tel un séisme vibrait de sa poitrine oppressée, et rien en ce lieu de perdition ne le sauverait de son châtiment. La mort s'était déjà présentée... Et ce jeune furieux... imitait ses prestations passées. À la perfection...

— Je te connais, affirma le tortionnaire, car je sais qui je suis...